Articles

Affichage des articles associés au libellé SF et féminisme

SF et féminisme #6 : 18e édition des Utopiales, la science-fiction a-t-elle un genre ?

Après quelques mois d'absence, me voilà de retour sur le blog ! 😊 J'ai commencé une formation au CNAM de médiation scientifique, j'ai déménagé, changé de boulot... Bref, j'ai bien été occupée mais maintenant j'aurai plus de temps pour poster quelques billets ! 

Dans le cadre de ma formation, je devais écrire un article de presse. Parmi les sujets possibles, il y avait les Utopiales ! J'ai donc profité de l'occasion pour écrire un nouvel SF et féminisme 😉


18e édition des Utopiales, la science-fiction a-t-elle un genre ?

Au festival nantais de science-fiction, cinq autrices ont participé à une table ronde sur la représentation des femmes dans la SF.

Invitées présentes à la table ronde (de gauche à droite) : Laurence Suhner, Becky Chambers, Emma Newman, et Sylvie Lainé

« Un des premiers grands socialistes avait noté que la situation des femmes dans une société donnée était un signe assez fiable du niveau de civilisation de cette société. Si cela est vrai, la situation déplorable des femmes dans la science-fiction devrait nous faire réfléchir, et nous devrions nous demander si la science-fiction peut être dite civilisée ». Ursula K. Le Guin, autrice réputée de science-fiction et fantasy, écrivait ces lignes en 1975 dans l’essai La Science-fiction américaine et l’autre. Qu’en est-il de la situation actuelle des femmes dans la science-fiction ? Retour aux Utopiales, parmi les 160 tables rondes organisées par le festival, une avait pour thématique la représentation des femmes dans la SF. Intitulée « La femme est-elle l’avenir du space opera ? », les cinq invitées ; Becky Chambers, Emma Newman, Sylvie Lainé, Laurence Suhner et Sylvie Denis, toutes autrices de science-fiction, ont échangé sur la SF au sens large plutôt que sur le space opera. 

Un genre masculin ? 

« Incroyable, les femmes écrivent de la science-fiction ! » ironise Emma Newman en ajoutant « on dirait que c’est un scoop alors que ça fait des années qu’il y a des autrices de SF ». S’il y a effectivement moins d’autrices que d’auteurs de science-fiction, les romans écrits par des femmes ont été oubliés par l’histoire et sont très peu cités dans les compilations des « meilleurs livres de SF ». Sylvie Lainé est allée voir une de ces listes : « dans la rubrique SF du livre de poche, on identifie dix grands maîtres de la science-fiction, que des hommes ». Même constat suite au sondage « Quel est votre roman de science-fiction préféré ? », réalisé par le quotidien The Guardian en 2011 : seulement 18 livres écrits par des femmes ont été cités sur les 500 réponses. 

Pourtant, il y a toujours eu des autrices de science-fiction. Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley est l’une des œuvres considérées comme précurseur de la SF. Publié anonymement en 1818, il fut très bien reçu par la critique jusqu’au moment où l’identité de l’autrice fut révélée. D’autres ont utilisé des pseudonymes masculins afin d’être publiées comme Alice Sheldon alias James Tiptree Jr ou Julia Verlanger qui utilisa d’abord le pseudonyme de Gilles Thomas. Aujourd’hui, à l’heure des succès mondiaux de The Hunger games et The Handmaid’s Tale, tous deux adaptés de romans de SF écrits par des femmes (respectivement Suzanne Collins et Margaret Atwood), il paraît inconcevable que des autrices doivent masquer leur identité. Et pourtant, d’après Sylvie Lainé « les éditeurs pensent que le public préfère les hommes, c’est bien pour ça qu’il y a des femmes qui signent avec un pseudo masculin, on ne voit jamais l’inverse ». 

Visibilité des autrices 

De plus en plus d’autrices de SF sont publiées chaque année, mais l’idée que les femmes ne s’intéressent ni aux sciences ni à la science-fiction reste prédominante. « Plusieurs fois, je me suis retrouvée dans cette situation où l’on me regardait avec des yeux globuleux en me demandant : mais pourquoi écrivez-vous de la science-fiction ? » confie Laurence Suhner. Lors de la parution de son premier roman Vestiges, l’autrice s’est confrontée à un homme dans une librairie affirmant que son livre ne pouvait pas être de la science-fiction puisqu’il avait été écrit par une femme. 

D’après Sylvie Denis, « le problème n’est pas l’existence de femmes auteures de SF mais la visibilité, la façon dont l’histoire est écrite » et là « c’est l’ensemble de la chaîne qui est en question, de l’édition à la diffusion ». Il suffit de regarder les sélections dans les libraires au rayon SF pour se rendre compte de sur qui on braque les projecteurs. « Il faudrait que les libraires soient plus attentifs afin que les femmes aient les mêmes chances d’être lues que les hommes » déclare Emma Newman. 

Un autre des leviers possibles pour améliorer la visibilité des autrices de science-fiction est la nomination pour des prix littéraires. Pour l’instant, selon Sylvie Lainé, les différences sont marquées : « lorsqu’on compare la répartition des prix entre hommes et femmes par rapport à la production, le décalage est flagrant ». Le prix européen des Utopiales, en l’occurrence, n’a été décerné qu’à deux femmes en dix ans (Justine Niogret et Anna Starobinets). Les seize nominés des trois dernières années ne dénombrent qu’une seule femme. 

Créer un nouvel imaginaire 

La représentation des femmes dans les romans de science-fiction pose aussi problème, « il y a un certain malaise à lire des grands auteurs comme Asimov et à se rendre compte qu’il n’y a pas de femmes dans les histoires » déclare Sylvie Lainé. Au contraire de certains auteurs, les autrices de SF n’hésitent pas à développer des héroïnes, un acte intentionnellement féministe ou non. « Je suis une femme, j’aimerais pouvoir exister dans le futur, ce n’est plus compliqué que ça » nous explique Becky Chambers. 

La science-fiction en tant qu’outils de dénonciation, est « le meilleur genre littéraire qui existe pour discuter de problèmes sociétaux » toujours selon Chambers. Pour de nombreuses autrices, la SF offre la possibilité de s’interroger sur les rôles des femmes et de créer de nouvelles visions, loin des schémas habituels de la société patriarcale. « Peut être qu’un jour nous n’aurons plus besoin de participer à ces tables rondes thématiques sur les femmes et la science-fiction » espère Emma Newman. En attendant ce moment, les romans de SF laissent entrevoir un futur plus égalitaire.

SF et féminisme #5 : Un futur moins oppressif dans L'Espace d'un an de Becky Chambers

C'est la rentrée et la reprise des SF et féminisme ! Pour l'occasion je vous propose de découvrir l'univers de Becky Chambers avec le space-opera L'Espace d'un an. Je l'ai lu cet été et j'ai beaucoup aimé (ainsi que la suite Libration). C'est un roman qui parle de voyage spatial avec de très nombreuses espèces extraterrestres, une Union Galactique et surtout des personnages attachants dans un futur plus tolérant, beaucoup moins sexiste, moins homophobe et moins raciste qu’aujourd’hui. 


Le space opera (littéralement « opéra de l’espace ») est un sous-genre de science-fiction décrivant des aventures complexes se déroulant dans l’espace (avec plein de vaisseaux, d’extraterrestres, de planètes inconnues et de nouvelles technologies !). Avec le développement de l’astronomie dans les années 1920, l’espace apparaît dans l’imaginaire collectif comme la dernière frontière à franchir, un terrain d’exploration infini et mystérieux. Les space opera relaient ce rêve et sont très populaires (et le deviendront encore plus dans les années 1960 à cause de la course à la conquête spatiale due à la Guerre froide) ; vous connaissez probablement les sagas comme Star Trek ou Star Wars. À ses débuts, dans les années 1940, le space opera était considéré comme un sous-genre « masculin » car décrivant des épopées guerrières mais au fil des années, de plus en plus d’autrices s’y sont illustrées (et ce, même dans les space opera militaires). Parmi elles, je vous propose de découvrir Becky Chambers et de voyager dans un futur moins oppressif que notre présent.
   
L’autrice : Becky Chambers 

Becky Chambers est une nouvelle autrice états-unienne de science-fiction. Elle a elle-même fait publier son premier roman, L’Espace d’un an, à l’aide d’une campagne kickstarter en 2014 alors qu’elle était free-lance et travaillait en tant que chroniqueuse et testeuse de jeux vidéos. Elle a été ensuite repérée par une maison d’édition britannique qui a publié son roman au Royaume-Uni. Becky Chambers est lesbienne et fait donc partie, au sein de la minorité d’auteurices de science-fiction qui sont des femmes, d’une autre minorité, celle des LGBTQIA+.  

L’Espace d’un an 

Laissez-vous embarquer à bord du Voyageur, un vieux vaisseau qui a pour fonction de creuser des tunnels dans l’espace ! Ne vous attendez pas à des guerres ou à des batailles spectaculaires, le Voyageur n’est pas un vaisseau militaire mais plutôt un vaisseau de chantier de voirie de l’espace qui permet de relier des points éloignés de la galaxie. 

L’équipage est mixte, c’est-à-dire qu’il est composé de plusieurs espèces intells [terme qui fait référence aux « espèces intelligentes », qui ont les capacités d’aller dans l’espace] : quatre Humain·e·s, une Aandrisk, un Grum et une paire sianate. On découvre l’équipage à travers les yeux de Rosemary, la nouvelle recrue, embauchée comme greffière pour s’occuper des formalités administratives. Rosemary est une Humaine, elle débarque sur le Voyageur pour son premier emploi, elle vient de Mars, elle n’a jamais voyagé dans l’espace – pire, elle a le « mal de l’espace » – et elle n’a jamais cohabité en communauté avec des extraterrestres ! Elle est donc le personnage principal parfait pour nous faire découvrir l’univers complexe de L’Espace d’un an. Le roman commence par l’arrivée de Rosemary puis, au fil des pages, on vit avec l’équipage et on s’attache au fur et à mesure à tous les personnages. 

Les personnages féminins développés sont excellents, tous autant badass les unes que les autres, que ce soit du côté des Humain·e·s ou du côté des différentes espèces extraterrestres. Dans l’équipage du Voyageur, deux femmes sont à des postes techniques : il y a la pilote aandrisk téméraire et l’ingénieure mécanique ultra compétente ; la troisième femme de l’équipage est la nouvelle recrue humaine, Rosemary, qui malgré son métier très administratif va avoir un rôle significatif grâce à ses connaissances et sa maîtrise d’une langue extraterrestre. Dans les personnages secondaires, on retrouve également de nombreuses femmes, comme l’amante du capitaine du Voyageur qui est elle-même capitaine d’un vaisseau d’approvisionnement militaire en zone de combat (et a bien plus de cicatrices que lui), et tout un ensemble de femmes de toutes espèces qui ont des métiers variés : soldates, docteures, marchandes, politiciennes, ingénieures, monarques… 

Dans L’Espace d’un an, la Terre n’est plus propice aux êtres humains suite à une période appelée l’Effondrement où l’espèce humaine a frôlé l’extinction. Les Humain·e·s sont parti·e·s soit coloniser d’autres planètes comme Mars, soit vivre en exode dans l’espace à bord de vaisseaux spatiaux qui constituent la flotte exodienne. Ce sont des extraterrestres de l’Union Galactique (UG) qui trouveront ces vaisseaux et aideront les Humain·e·s. L’Union Galactique est une sorte de Nations unies à l’échelle de la galaxie et regroupe tout un ensemble d’espèces intells. Les Humain·e·s ne seront accepté·e·s au sein de l’UG que tardivement et sont alors considéré·e·s comme une espèce peu avancée. 

Les notions de genre des êtres humains ont complètement été chamboulées par la coexistence avec les autres espèces extraterrestres. Certains aliens se reproduisent par parthénogénèse (reproduction suite à la division d’un ovule non fécondé), d’autres changent de sexe au cours de leur vie suite à des modifications physiologiques spontanées… Quand on ne connaît pas le genre d’un individu, la norme est d’utiliser le pronom iel. Le monde n’est pas blanc et hétérosexuel : la plupart des Humain·e·s sont racisé·e·s et les relations homosexuelles sont considérées comme normales (et même les relations entre espèces intells !) et ça, ça fait du bien !
 
Tous les intells de la Galaxie, quand iels rencontrent pour la première fois un être d’une autre espèce, examinent immédiatement leurs différences physiologiques. En quoi leur peau diffère-t-elle de la mienne ? A-t-iel une queue ? Comment se déplace-t-iel ? Comment ramasse-t-iel un objet ? Que mange-t-iel ? A-t-iel des capacités qui me font défaut ? Et vice-versa ?

Toutes ces distinctions sont importantes, mais la comparaison essentielle est celle que nous faisons ensuite. Quand notre liste de différences est close, nous entreprenons de tracer des parallèles, non entre l’alien et nous-mêmes mais entre l’alien et les animaux. La majorité d’entre nous ont appris dès l’enfance qu’il est désobligeant d’exprimer ces comparaisons ; beaucoup de termes racistes courants ne sont que des noms désignant des espèces non intells (le terme humain lézards pour les Aandrisks ; tik, en quélin, pour les Humains ; sersh, chez les Aandrisks, pour les Quélins). […] Nous ressemblons en effet, nous les Aandrisks, à certaines espèces reptiliennes terrestres. Les Humains ressemblent effectivement, en plus grand et en version bipède, aux primates sans poils qui infestent les égouts des villes quélines. Les Quélins, quant à eux, rappellent les crustacés mordeurs communs sur Hashkath. Pourtant, nous avons évolué séparément sur des planètes différentes. […] Nous venons de mondes très éloignés de la Galaxie, de systèmes stellaires restés indépendants pendant des milliards d’années, avec des horloges évolutionnaires qui ne se sont pas mises en route en même temps. Comment est-il possible qu’en voyant nos voisins pour la première fois nous pensions aussitôt à des créatures de chez nous – et, parfois, à nous-mêmes ?

- Extrait de L’Espace d’un an : texte d’archives tiré du muséum reskit des sciences naturelles.
L’univers développé dans L’Espace d’un an est vaste, les descriptions des différentes espèces extraterrestres sont intéressantes que ce soit au niveau de leurs biologies, leurs cultures, le fonctionnement de leurs sociétés ou leurs histoires. Les extraterrestres sont étranges mais les Humain·e·s, vu·e·s par les yeux d’autres espèces intells, sont tout aussi bizarres ! C’est un monde plus tolérant, beaucoup moins sexiste, moins homophobe et moins raciste qu’aujourd’hui et ça fait du bien. Le voyage à bord du Voyageur est une véritable bouffée d’air frais au point que l’on n’a pas envie de quitter l’équipage (mais heureusement, Becky Chambers compte écrire tout une série de romans dans le même univers et le deuxième tome, Libration, a déjà été traduit en français).
Mes livres décrivent énormément d’espèces extraterrestres différentes, de langues et de cultures différentes, de bonne technologie, de mauvaise technologie et tout un ensemble de nourritures bizarres. Il y a des destinations où vont mes personnages que j’adorerais visiter et d’autres que je préférerais éviter. Je suis honnête quand je montre les mauvais côtés de la galaxie mais en fin de compte, je veux que ce soit un futur accueillant. Je veux que des personnes de la vie de tous les jours puissent se projeter dans cet univers.

– Extrait traduit d’une interview de Becky Chambers sur le site ActuSf [anglais]

SF et féminisme #4 : Premiers contacts avec des extraterrestres

Premier article SF et féminisme qui parle de cinéma ! Je vous propose une sélection de films qui ont revisité le moment du premier contact avec des extraterrestres... J'ai eu envie d'écrire cet article après avoir été bluffée en décembre dernier par Premier Contact. L'idée est de proposer des films qui imaginent d'autres scénarios que celui de l'extraterrestre envahisseur et/ou parasite. Afin d'écrire l'article, j'ai revu pas mal de films comme ET, Rencontre du troisième type, The Abyss... Pour finalement n'en sélectionner que trois.



Que se passerait-il si nous rentrions en contact avec une espèce extraterrestre ? Le cinéma a exploré cette idée depuis de nombreuses années ; le scénario que l’on connaît tou·te·s est celui du conflit : les extraterrestres sont une menace pour l’humanité. En tant que menace, les aliens ont trois options : soit iels envahissent la Terre (Independance Day, La Guerre des mondes, Pixels, La 5e Vague…), soit iels la détruisent carrément (Le Guide du voyageur galactique), soit iels nous trouvent délicieuxes et veulent nous manger – ou pire, envahir nos corps pour se reproduire (tous les films Aliens, Life : origine inconnue…). Tous ces scénarios ont un point commun : celui de la peur, en tant qu’espèce, d’être dominée par une autre espèce venue de l’espace et qui pourrait s’approprier notre habitat (la Terre), ou même nos corps (la domination devient suprême lorsque l’espèce conquérante réduit les terriens à l’état « d’hôte », en habitant leurs corps afin de se reproduire). 

Cependant, une petite poignée de films ont imaginé d’autres scénarios que celui de la domination et du conflit : et si les extraterrestres étaient bienveillants ? Et s’iels nous demandaient de l’aide ? Je vous propose de découvrir une petite sélection de films qui ont revisité la première rencontre avec les aliens. Ce ne sont pas des films qui ont un discours particulièrement féministe, par contre pour chacun, je vous propose un résumé de l’intrigue suivi de quelques réflexions d’un point de vue féministe (en particulier, sur la représentation des femmes dans chaque film).  

Contact (1997) 

Contact est un film états-unien réalisé par Robert Zemeckis (le réalisateur de Forrest Gump ou Retour vers le futur) sorti en 1997. C’est une adaptation d’un roman de science-fiction, Contact, écrit par Carl Sagan, célèbre scientifique et astronome ayant travaillé à la NASA.
De quoi parle le film ? Eleanor Arroway, une talentueuse chercheuse travaillant pour le programme états-unien SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence, littéralement « recherche pour une intelligence extraterrestre »), capte avec son équipe un message radio extraterrestre. Sa découverte devient une priorité pour les autorités qui encadrent alors ses recherches, afin de décrypter le message puis d’établir un contact…

Qui est le personnage principal ? L’héroïne du film, Eleanor Arroway, surnommée Ellie, est une astrophysicienne passionnée qui dédie sa vie à ses recherches. C’est un personnage féminin très fort, déterminé, qui évolue dans un monde majoritairement masculin et est directement confrontée au sexisme, que ce soit au sein de sa profession ou dans les institutions.
[Contient des spoilers du film]  

C’est un film intéressant, pédagogique sur les méthodes de recherche d’intelligence extraterrestre (en particulier sur les radiotélescopes comme Arecibo et Very Large Array) même si long (2 heures 30 !).

En ce qui concerne les représentations des femmes, Eleanor Arroway est une femme blanche loin des clichés : elle est ambitieuse, scientifique de haut niveau, passionnée (elle est d’ailleurs la seule femme scientifique du film) et fait face tout au long de l’histoire au sexisme (mansplaining de ses collègues masculins qui se considèrent plus compétents, appropriation de son travail par des hommes…). Parmi les personnages secondaires, il y a Rachel Constantine, une femme noire travaillant à la Maison Blanche, qui a un statut social élevé et du pouvoir, qui est autoritaire et écoutée. Malheureusement, le seul échange face-à-face entre les deux personnages féminins du film est une conversation sur les robes.

Je n’ai pas aimé la façon dont est traitée la relation entre Ellie et Palmer Joss, le théologien qui a voulu devenir prêtre mais qui deviendra à la place « conseiller spirituel de la Maison Blanche » (eh oui…). Iels couchent ensemble dès la première demi-heure du film et ne se reparlent plus pendant des années. Pourtant, quand iels se recroisent et dans tout le reste du film, Palmer n’hésite pas à agir comme un protecteur avec Ellie (lui mettre sa veste sur les épaules, lui tenir la porte, la prendre dans ses bras quand elle est confrontée à la foule de journalistes) comme s’iels étaient en couple, ce qui n’est pas le cas. Cette histoire d’amour a, au final, très peu d’intérêt et je me demande bien à quoi elle sert (redonner un aspect fragile au personnage d’Eleanor Arroway, qui sinon paraîtrait trop forte ?).

Ce qui est dommage c’est qu’à part Ellie, je trouve que les autres protagonistes n’ont pas vraiment de profondeur ; iels servent plus une fonction et peuvent paraître cliché·e·s (comme, par exemple, les représentants du gouvernement à lunettes noires ou le milliardaire excentrique mais bienveillant mais aussi, d’une certaine façon, Palmer Joss, le beau gosse théologien qui n’a pas pu devenir prêtre à cause de la clause de célibat…).

Le fil conducteur du film est une réflexion sur la science et la spiritualité retranscrite dans l’opposition entre Eleanor Arroway, la scientifique athée, et Palmer Joss, le théologien. Le film est très centré sur les États-Unis ; les discussions sur la spiritualité et la religion renvoient toutes à un point de vue chrétien ; la dimension internationale est quasi inexistante (alors que l’intrigue s’y prêterait bien !).

La fin du film m’a laissée très dubitative, mais je vous laisse vous faire votre propre avis ! N’ayant pas lu le roman, je ne peux pas le comparer à son adaptation mais, si ça vous intéresse, je vous conseille de lire la très complète critique Une femme dans les étoiles du site Le cinéma est politique dédié aux analyses politiques des films et des séries. 

District 9 (2009)  

District 9 est une co-production sud-africaine, néo-zélandaise et états-unienne, sortie en 2009 et réalisée par Neill Blomkamp (connu aussi pour Elysium). Le film est une adaptation de Alive in Joburg, un court-métrage réalisé par Neill Blomkamp en 2006.
De quoi parle le film ? Un jour, un vaisseau spatial se stabilise au-dessus de Johannesburg. Après un moment de stupéfaction, les autorités essayent, sans succès, d’entrer en contact avec les extraterrestres avant de forcer la porte du vaisseau. Iels y trouvent un million d’extraterrestres en très mauvaise santé. Les autorités mondiales décident alors de leur venir en aide. Vingt ans plus tard, les extraterrestres ne sont pas repartis et sont devenus un problème social et politique. Ils sont considérés comme des réfugiés et sont parqués dans le District 9, un énorme bidonville de Johannesburg. Une multinationale, MNU, est chargée par le gouvernement sud-africain de faire déplacer la population d’extraterrestres dans un nouveau camp, à l’extérieur de Johannesburg.

Qui est le personnage principal ?
Wikus van der Merwe, un homme blanc, employé de MNU, qui est chargé de superviser l’évacuation des extraterrestres vers un nouveau camp. C’est un anti-héros, un personnage très antipathique, égoïste et pétri de préjugés sur les extraterrestres.
[Contient des spoilers du film] 

District 9 est un film glaçant, tourné en mode documentaire avec caméra au poing, extraits d’archives, de reportages télévisés, et entrecoupé d’entretiens d’expert·e·s (des docteur·e·s, ingénieur·e·s, sociologues…). Cette forme de « documentaire-fiction » donne une dimension très réaliste au film, on s’y croirait. La thématique principale est le racisme et la xénophobie, analysé·e·s au travers des relations entre les humains et les extraterrestres et dans la façon dont ces derniers sont traités. Les humains sont tous détestables et, en tant que spectateurice, on éprouve très vite de la compassion envers les aliens malgré leur manque d’humanité apparente (ils ressemblent à de gros insectes et adorent manger de la pâtée pour chats).

Il y a deux niveaux de lecture pour ce film : une pour une audience internationale qui y voit un thriller de science-fiction, et une pour les habitants d’Afrique du Sud (ou les personnes partageant les mêmes références culturelles et politiques concernant l’Afrique du Sud). En effet, le titre même du film, District 9, fait référence au District 6, un quartier de Cape Town où 60 000 personnes racisé·e·s ont été expulsé·e·s dans les années 1970 par application d’une loi raciste décrétant le quartier réservé aux personnes blanc·he·s. Dans le film, les références à l’apartheid sont claires au début (on voit des panneaux interdisant l’accès des extraterrestres à certains lieux publics), puis beaucoup plus subtiles par la suite pour une audience internationale. District 9 fait aussi référence à l’Afrique du Sud contemporaine, post-apartheid : le nouveau camp où doivent être relogés les extraterrestres ressemble énormément à un camp pour les réfugié·e·s construit en 2008 à Johannesburg suite à une vague d’attaques allant jusqu’au meurtre des migrant·e·s venant du Mozambique, du Malawi et du Zimbabwe. 

Le personnage principal, Wikus, est un homme blanc, détestable tout le long du film. On le voit essayer de faire signer le formulaire d’expulsion aux extraterrestres, sans grand succès. J’ai trouvé particulièrement marquante la scène où Wikus et son équipe trouvent une maison remplie d’œufs aliens et décident de la brûler. On voit alors Wikus expliquer à la caméra avec un air ravi que les œufs explosent comme du popcorn alors qu’on entend des cris et que, en tant que spectateurices, on a conscience que c’est une scène de massacre. 

Pourtant, Wikus va être obligé de sortir de sa zone de confort de privilégié. Au cours d’une fouille dans le District 9, il inhale une substance qui le rend malade et le transforme petit à petit en extraterreste. Par le biais de la transformation de son personnage principal, le film aborde le thème de la culpabilité blanche [sentiment de culpabilité ressenti par une personne blanche vis-à-vis du racisme systémique] : Wikus se rend compte qu’il est complice d’un système qui détruit et exploite l’autre (ici, les extraterrestres). De par sa métamorphose, il est obligé de voir les choses sous un angle nouveau ; il ressent de la culpabilité et se retrouve à lutter contre ses anciens collègues du MNU, contre des humains. 

District 9 montre une Afrique du Sud post-coloniale où les personnes racisé·e·s sont présentes dans toutes les sphères de la société, dans tous types d’emplois, sauf à des postes clefs de pouvoir réservés aux blancs. Les blanc·he·s n’habitent pas dans le District 9, les seuls êtres humains à vivre avec les extraterrestres sont un groupe de criminel·le·s nigérien·ne·s noir·e·s qui leur fournissent différents services (de la pâtée pour chats, des armes, du sexe). Dès lors que les Nigérien·ne·s vivent dans le District 9, iels sont automatiquement exclu·e·s de la société sud-africaine et subissent des discriminations.

Le gouvernement du Nigeria a interdit la diffusion de District 9 à cause de la façon dont sont représenté·e·s les Nigérien·ne·s : le film véhicule des clichés associés aux Nigérien·ne·s en les montrant comme des criminel·le·s, des cannibales pratiquant le vaudou et se prostituant. Sony, le principal distributeur du film, a dû présenter des excuses officielles. 

En ce qui concerne la représentation des femmes : zéro. Du côté des blanc·he·s, on trouve le personnage (secondaire) de la femme de Wikus, montrée comme naïve, sensible et manipulée par son père. Du côté des noir·e·s nigérien·ne·s, les femmes sont soit des travailleuses du sexe soit des sorcières. Du côté des extraterrestres, la notion de genre n’est tout simplement pas explicitée : les extraterrestres sont genrés au neutre ou au masculin (peut être qu’il n’y a pas de différenciation sexuelle ? On ne sait pas). 

Si vous voulez en savoir plus sur les références présentes dans le films vis-à-vis de la situation politique et sociale en Afrique du Sud, je vous conseille ces deux analyses (en anglais) : ‘You are not welcome here’ : post-apartheid negrophobia & real aliens in District 9 (« Vous n’êtes pas les bienvenus » : négrophobie post-apartheid et véritables extraterrestes dans District 9) du journal Darkmatter dédié à des analyses post-coloniales, et Becoming the alien : apartheid, racism and District 9 (Devenir l’extraterrestre : apartheid, racisme et District 9) d’un blogueur et chercheur habitant en Afrique du Sud. 

Premier Contact (2016) 
 
Premier Contact est un film états-unien réalisé par Denis Villeneuve (connu aussi pour avoir réalisé Sicario) et sorti en 2016. Le scénario est basé sur une nouvelle, L’Histoire de ta vie, écrite par l’auteur de science-fiction Ted Chiang.

De quoi parle le film ? Douze vaisseaux extraterrestres apparaissent subitement sur Terre dans différents pays (États-Unis, Venezuela, Groenland, Royaume-Uni, Sierra Leone, Soudan, Russie, Pakistan, Chine, Japon et Australie) : le monde entier est en alerte maximale, attendant un signe des extraterrestres qui ne descendent pas des vaisseaux… L’armée états-unienne recrute alors un ensemble d’expert·e·s dont une universitaire linguiste, Louise Banks, pour essayer d’établir un premier contact et de comprendre les intentions des aliens.

Qui est le personnage principal ? L’héroïne du film est Louise Banks, une éminente linguiste, professeure d’université reconnue. C’est un personnage féminin fort, attachant, qui fera tout pour comprendre les extraterrestres et communiquer avec eux.
[Contient des spoilers du film]  

Premier Contact est selon moi une pépite : c’est mon film préféré de cette sélection. C’est un film fort qui développe la thématique de la communication avec une civilisation extraterrestre et de l’apprentissage d’un langage non-humain. Le film est entrecoupé d’extraits de journaux télévisés internationaux qui lui donne une dimension réaliste. 

L’intrigue du film repose sur la difficulté d’établir une communication et de comprendre une espèce venue de l’espace. Afin de savoir pourquoi les extraterrestres sont sur Terre, les humains commencent par vouloir établir une communication verbale avec ces derniers, en enregistrant les sons qu’ils émettent et en essayant de les décrypter, sans succès. Les humains essayent aussi d’échanger en utilisant les mathématiques mais les extraterrestres n’y sont pas réceptifs ; les nombres ne peuvent pas servir de base à un langage commun. Louise Banks a un rôle clef dans l’histoire car c’est elle qui va réussir à établir le premier contact avec les extraterrestres : elle va découvrir que ces derniers utilisent une forme de langage écrite spéciale… Le décryptage du langage des extraterrestres est au cœur du film, je trouve juste un peu dommage que cet effort soit montré uniquement du côté des humains ; ça donne l’impression que les extraterrestres sont passifs et attendent patiemment d’être compris.

Le second fil rouge du film est lié à la vie personnelle de Louise qui est sujette tout le long de l’intrigue à des flashbacks où l’on voit une petite fille puis une adolescente qui semble être sa fille. Premier Contact interroge sur la parentalité autour de la question : est-ce que ça vaut la peine d’avoir un enfant si on sait qu’un jour il va mourir ? Ce qui m’a plu, c’est qu’à aucun moment le choix de Louise n’est montré comme bon ou mauvais : le film laisse la possibilité aux spectateurices de se faire son propre avis. 

En termes de représentation, Louise Banks est la seule femme – blanche – qui tient un rôle significatif dans le film. C’est une linguiste très compétente, respectée et admirée. Elle n’hésite pas à s’opposer aux autorités et à se faire entendre. Il y a aussi des femmes dans les équipes scientifiques et les équipes de linguistes, mais malheureusement, aucune femme n’est montrée à un poste de pouvoir. 

Le film est beaucoup moins centré sur les États-Unis que d’autres films du même genre. En effet, 12 vaisseaux sont apparus un peu partout sur Terre et non uniquement en Amérique du Nord et, même si l’action se passe aux États-Unis, les personnages sont en contact permanent via internet et les télécommunications avec des équipes du monde entier, car les différents gouvernements ont choisi de collaborer et de mettre en commun leur données pour essayer de comprendre les extraterrestres. Pourtant, il existe quand même des tensions dans les relations entre les pays, en particulier vis-à-vis de l’interprétation du message des extraterrestres. 

Le principe sur lequel repose le langage des extraterrestres a été inventé pour le film. Deux chercheurs, Stephen Wolfram et son fils, Christopher Wolfram, ont été embauchés pour créer le programme d’analyse du langage alien utilisé pour l’intrigue. Si cet aspect vous intéresse, Christopher Wolfram a fait une longue vidéo (de 2 heures ! En anglais malheureusement) qui explique comment le programme a été codé et vous pouvez voir l’ensemble des signes extraterrestres créés pour le film sur ce site. 

--------------------------------------------------------
Le premier contact avec des extraterrestres est un thème fascinant qui pose la question de ce que les aliens pourraient nous faire. Les trois films de la sélection montrent des extraterrestres qui ne viennent pas sur Terre pour nous envahir, ce qui laisse la possibilité d’un autre rapport avec elleux que celui de la confrontation et la lutte. Contact et Premier Contact mettent au centre de leur intrigue les difficultés de communication avec les extraterrestres et les efforts des humains pour décrypter et comprendre leurs messages. District 9 montre des aliens vulnérables, qui nous demandent de l’aide mais qui sont traités, in fine, comme des animaux sauvages dont il faut limiter la population et qu’il faut relocaliser loin des humains, la cohabitation étant impossible. 

Ce que je trouve dommage dans la représentation des extraterrestres faite dans ces films (en particulier dans District 9 et Premier Contact), c’est qu’il n’y a aucune description biologique. Les aliens sont présenté·e·s comme une altérité indéfinie : on ne sait pas comment iels se reproduisent, on ne sait pas s’iels distinguent principalement deux genres comme chez les humains (ou pas), on ne connaît pas leur régime alimentaire… Cet aspect m’a particulièrement marquée dans Premier Contact où une cohorte de scientifiques est recrutée mais on ne voit pas de biologistes étudier le comportement des extraterrestres, les sons émis ou faire des hypothèses sur ce qu’iels mangent. 

La représentation des femmes est différente dans les trois films. Autant elles n’ont pas de rôles significatifs dans District 9 et sont cantonnées à des personnages secondaires (comme la femme de Wikus), autant elles ont un rôle central comme dans Contact et Premier Contact où les personnages principaux sont des femmes. Les héroïnes de Contact et Premier Contact ont un certain nombre de points communs : ce sont des femmes blanches, hétérosexuelles, célibataires au début des films ; ce sont des chercheuses, des universitaires qui excellent dans leur domaine, des femmes indépendantes qui n’hésitent pas à exprimer leur point de vue et à s’opposer aux autorités. Elles disposent d’un certain nombre de privilèges et d’un statut social élevé. La quasi-totalité des films de science-fiction traitant de la rencontre avec des extraterrestres ont comme personnages principaux des hommes, en particulier lorsque les aliens viennent envahir la Terre. C’est une bouffée d’air frais, déjà de voir d’autres scénarios que les extraterrestres envahisseurs, et ensuite de voir des femmes en personnage principal même si on peut s’interroger sur ces choix : dans un conflit armé contre les extraterrestres, un homme est choisi comme personnage principal alors que lorsqu’il s’agit de rentrer en contact, de communiquer, une femme est l’héroïne ?

SF et féminisme #3 : La société matriarcale de Chroniques du Pays des mères d'Elisabeth Vonarburg

Plusieurs autrices de science-fiction se sont posé les questions suivantes : et si les hommes étaient retirés de l’équation ? Comment fonctionneraient des sociétés composées uniquement de femmes ? À première vue, ces mondes pourraient sembler utopiques : plus d’hommes, plus d’oppressions sexistes, plus de patriarcat ! Mais comme souvent en science-fiction, ces mondes sont une opportunité pour avoir un regard critique et dévoilent bien plus de choses sur notre propre monde qu’on ne pourrait le croire… Je vous propose de découvrir une de ces sociétés délivrées du patriarcat avec Chroniques du pays des mères d’Elisabeth Vonarburg.  

L’autrice : Elisabeth Vonarburg (1947-) 

Elisabeth Vonarburg est une romancière québécoise de science-fiction et de fantasy de grande renommée. Elle publie son premier roman de science-fiction Le silence de la cité en 1981. Elle remportera plusieurs prix pour ce roman dont le Grand prix de la science-fiction française. En 1992, elle publie Chroniques du pays des mères qui remportera aussi de nombreux prix (en particulier, le prix Philip K. Dick pour la version anglaise). Depuis, la plupart de ses romans sont publiés en français puis traduits en anglais. En plus d’être autrice, Elisabeth Vonarburg est traductrice, éditrice (de la revue de science-fiction et fantasy Solaris) et enseignante. Son œuvre est prolifique et est une contribution majeure à la science-fiction francophone. Malheureusement, ses romans ne sont quasiment pas publiés chez des maison d’édition françaises, ils sont plus facilement trouvables en ligne dans la collection québécoise « A lire ».  

Chroniques du Pays des Mères 


Chroniques du pays des mères se déroule en Europe dans une futur lointain (environ au XXVe-XXVIe siècle) où la société est essentiellement composée de femmes à cause d’une mutation à l’origine d’une diminution du nombre de naissances de garçons (moins de 1 pour 20 naissances). Cette mutation est due aux événements qui ont eu lieu pendant le Déclin (qui correspondrait à l’avenir immédiat de notre époque), une période caractérisée par des catastrophes écologiques (montée des eaux, changement climatique, incidents nucléaires…) laissant de nombreux endroits inhabitables à cause des pollutions et affectant directement la fertilité des êtres humains. Suite à la diminution des naissances masculines, vient le temps des Harems où les hommes réduisent en esclavage les femmes. Celles-ci se révoltent, prennent le pouvoir et fondent une société matriarcale où les hommes stériles sont tués, c’est l’époque des Ruches. Le Pays des mères est fondé après les Ruches suite à la diffusion d’une religion monothéiste pacifiste par une prophète, Garde. 

Dans cet univers, l’Europe est très peu peuplée et est divisée en grandes régions gouvernées par des Familles. Chaque Famille est totalement autonome et est gérée par une sorte de reine appelée Mère. Les femmes détiennent tous les pouvoirs et toutes les connaissances tandis que les rares hommes ont des positions sociales subalternes. La reproduction est un thème central dans le roman et organise complètement la vie des habitant·e·s du Pays des mères. Femmes et hommes sont classé·e·s par leur capacité à procréer : le vert est porté par les enfants, le rouge par les adultes fertiles et le bleu par des adultes infertiles ou âgé·e·s. Les adultes fertiles ont l’obligation de procréer jusqu’à être déclaré bleu·e·s (et une fois bleu·e·s, iels peuvent faire ce qu’iels veulent, même quitter leur Famille pour voyager). Être mère est le devoir primordial et est très ritualisé : seules les Mères ont des relations sexuelles avec des hommes, les autres femmes fertiles sont inséminées artificiellement. Les hommes fertiles vont de Familles en Familles selon un système très contrôlé pour éviter l’appauvrissement du stock génétique. Au Pays des mères, l’hétérosexualité n’est plus la norme : les femmes considèrent les autres femmes comme leurs compagnes et ne font l’amour qu’avec elles. La structure familiale hétéronormative n’existe tout simplement plus et le mariage n’existe plus. 

Dans Chroniques du pays des mères, on suit les aventures de Lisbeï tout au long de sa vie (le roman commence quand elle a 4 ans). Lisbeï est destinée à devenir la Mère de la Famille de Béthély, une Famille plutôt traditionnelle. Au fil des pages, on découvre en même temps que Lisbeï grandit, l’organisation sociale et politique du Pays des mères ainsi que la religion monothéiste basée sur le culte d’Elli, déesse à la fois femelle et mâle. En plus de Lisbeï, le roman déploie énormément de personnages secondaires très différents et attachants. 

Au Pays des mères, l’histoire et l’archéologie ont une place centrale : on connaît très peu de choses sur le Déclin, des campagnes de fouille sont régulièrement organisées pour déterrer des objets du Déclin afin de les étudier ou les récupérer (en particulier, les objets en métal). 

La forme est très importante dans le roman : les passages de narration à la troisième personne sont entrecoupés de pages de journaux intimes et de lettres. Tout le début du roman (l’enfance de Lisbeï) est caractérisé par une syntaxe simple, enfantine qui évolue au fur et à mesure que Lisbeï grandit. La domination des femmes se retrouve jusque dans le langage où le féminin domine dans les accords (on dit « elles » pour un groupe, même s’il comprend un homme). Les mots ont été féminisés, on dit « enfante », « chevale », « printane »…

Sur les cartes du Pays des Mères, les points et les taches plus ou moins grandes, d’un gris plus ou moins foncé, étaient des Mauterres aussi, mais pas les Grandes Mauterres. Avant le Déclin, avant la montée des eaux qui avait transformé l’aspect des continents, elles avaient été des régions très peuplées dans un ancien pays. Ou même des pays entiers, comme les Grandes Mauterres. Il y vivait trop de gens, qui fabriquaient trop de choses qui laissaient trop de déchets, et beaucoup de ces déchets avaient été des poisons, et on les avait répandus partout, parfois par accident, parfois par ignorance et par stupidité. Maintenant, ces régions ou ces pays étaient le repaire des Abominations (disaient les histoires d’horreur racontées par les tutrices à leur dotta qui les écoutaient avec des frissons), de plantes et d’animales mutantes […] les taches grises étaient des Mauterres moins empoisonnées que les autres (« moins contaminées » ou « moins polluées », dirait plus tard Antoné). Seules les exploratrices s’y rendaient et comme seules les Bleues pouvaient être exploratrices, il n’y avait pas de danger pour les graines d’enfantes. Pourquoi elles y allaient ? Parce qu’il y avait des « artefacts de Déclin » dans les Mauterres, des choses et des informations du passé qui pouvaient être utiles et n’étaient pas forcément contaminées elles-mêmes.

- Extrait de Chroniques du Pays des mères : une des leçons donnée par Antoné (la médecine de la Famille de Béthély) et Mooreï (la mémoire de la Famille de Béthély) à la jeune Lisbeï pour son éducation de future Mère.
Chroniques du Pays des mères est un livre qui interroge beaucoup sur le statut des femmes et des hommes ainsi que sur la parentalité. Au début, le Pays des mères peut paraître hostile, une sorte de société totalitaire de mères et de lesbiennes qui place au centre de son fonctionnement la maternité ainsi qu’une religion qui ressemble beaucoup à un dogme chrétien inversé (où les femmes ne sont pas les pêcheresses). Les corps des hommes sont durement traités, ils sont réduits à leur rôle de géniteur, ont très peu de droits et sont échangés comme des marchandises entre les Familles. Cependant, au fur et à mesure que Lisbeï grandit, elle remet en question les traditions et les normes de son monde (en particulier, le matriarcat, la place des hommes dans la société mais aussi à propos de la religion ou du tabou de l’inceste). On voit le Pays des mères changer au fil des pages pour tendre vers une société plus égalitaire. C’est un roman très riche, résolument féministe qui vaut le détour ! (même si difficilement trouvable en librairies françaises !).

SF et féminisme #2 : Les dystopies de Margaret Atwood

Un nouvel article pour Simonae qui parle de dystopies et en particulier, de deux romans écrits par Margaret Atwood : La Servante écarlate et Le Dernier homme.

De nombreux romans de science-fiction dépeignent des sociétés où le pire a été imaginé : des futurs sombres où la technologie n’est pas forcément à l’origine de plus de libertés ou de progrès social. Ces récits dystopiques font (beaucoup) réfléchir et portent un regard critique sur notre société. Margaret Atwood, appelée "la prophétesse de la dystopie" par The New Yorker dépeint des sociétés répressives et totalitaires où les conditions et les droits femmes sont au cœur du roman.

Vous pouvez lire l'article sur le site de Simonae (clik clik!)

Couvertures de deux livres de Margaret Atwood
 

SF et féminisme #1 : Le Cycle de l'Ekumen d'Ursula K. Le Guin

J'inaugure ce blog par une rubrique que j'ai récemment commencée sur Simonae : science-fiction et féminisme ! L'idée est de parler d'autrices de SF mais aussi de films et autres...  

Pourquoi parler de science-fiction et de féminisme ? 
 
Peut-être que quand vous entendez science-fiction, vous pensez à des vaisseaux spatiaux, des monstres, des machines, des batailles intergalactiques… Mais la science-fiction, ce n’est pas seulement ça. La force de ce genre littéraire est que tout peut être possible. C’est un outil de dénonciation, de mise en garde, un véritable filtre critique sur notre monde. J’ai toujours lu des livres de science-fiction : j’ai dévoré les grands classiques (1984, Le Meilleur des mondes), rêvé grâce à Frank Herbert (saga Dune) et ri aux répliques de Marvin (Le Guide du voyageur galactique). Et puis un jour, j’ai lu de la science-fiction écrite par des femmes. Il y a très peu d’autrices en science-fiction, certains livres ne sont pas facilement trouvables, certains n’ont même jamais été réédités. Et pourtant, quels livres ! Pour de nombreuses autrices, la science-fiction offre la possibilité de critiquer la société patriarcale, de s’interroger sur les rôles des femmes et d’inventer, d’imaginer, d’explorer. En résumé : de créer de nouvelles visions, loin des schémas habituels de la société patriarcale hétéronormée. Nous vivons dans une civilisation patriarcale où la norme est définie par rapport à la version masculine de l’espèce. 

Être femme aujourd’hui, c’est encore malgré tout pour beaucoup être hors norme, périphérique, marginalisée. En un mot, extraterrestre sur les bords. – Elisabeth Vonarbug, autrice de science-fiction.
Dans cette rubrique, je vous propose de découvrir des livres de science-fiction écrits par des femmes mais pas que ! Il y aura aussi des sélections de films et des articles plus théoriques. 

L’autrice : Ursula K. Le Guin (1929-2018)
 
Ursula Le Guin est une romancière états-unienne de grande renommée. Elle fait partie des auteurices considéré·e·s comme grand maître·sse de la science-fiction. Son œuvre est prolifique avec plus de 30 romans, des recueils de poésie, de nombreuses nouvelles et des livres pour enfants. Elle devient célèbre en 1969 avec La Main gauche de la nuit qui reçoit plusieurs prix littéraires (prix Hugo, prix Nebula). Les romans de science-fiction écrits par Le Guin se distinguent par l’importance qu’ils accordent à la sociologie et à l’anthropologie. Les thèmes récurrents présents dans son œuvre sont : l’anarchisme, le féminisme, l’environnementalisme et le taoïsme.   
 
Le Cycle de l'Ekumen 

Une partie de l’œuvre d’Ursula Le Guin s’inscrit dans une saga appelée Le Cycle de l’Ekumen, composée de sept romans et de très nombreuses nouvelles, publié·e·s entre 1964 et 2002. L’Ekumen est une organisation inter-planétaire de 83 planètes dont l’objectif principal est de développer les échanges (commerciaux, culturels…) entre les différents mondes qui la composent. Progressivement, l’Ekumen tente de rallier d’autres planètes afin d’agrandir pacifiquement sa sphère d’influence. Un·e ambassadeurice est envoyé·e sur les mondes isolés afin de convaincre les planètes de rejoindre l’organisation. 

Les romans qui composent la saga ne se suivent pas et peuvent être lus indépendamment ; l’autrice insiste sur le fait que même s’il existe des liens, l’ensemble ne forme pas une histoire cohérente. Certains romans se situent avant la création de l’Ekumen, d’autres bien après ! À chaque fois, les lecteurices sont transporté·e·s sur une planète différente (dont une Terre future dans La Cité des illusions). Un des thèmes principal du Cycle de l’Ekumen est celui de la rencontre entre deux mondes : que se passe-t-il lorsqu’un peuple venu de l’espace souhaite entrer en contact avec les résidents d’une autre planète ?  

La Main gauche de la nuit 

Emportez vos vêtements les plus chauds : dans La Main gauche de la nuit, l’ambassadeur de l’Ekumen, Genly Aï, est envoyé sur une planète glacée, Géthen, où la température dépasse rarement -10 °C ! Les habitant·e·s y sont asexué·e·s, il n’y a pas de femmes et il n’y a pas d’hommes sauf pendant 5 jours par mois où les individus entrent en phase de reproduction sexuée et leur corps prend les caractéristiques d’un sexe ou de l’autre aléatoirement. Un individu peut être mère plusieurs fois puis père. Deux nations cohabitent sur Géthen : la Karhaïde et l’Orgoreyn. La Karhaïde est une monarchie, un système féodal avec des Domaines, les habitant·e·s y sont assez libres tandis que l’Orgoreyn est un état organisé et puissant avec une police qui contrôle les communications. 

Tout au long du roman, on suit les péripéties de Genly Aï ainsi que ses tentatives pour mener à bien sa mission (rallier Géthen à l’organisation inter-planétaire, l’Ekumen). Genly va tout d’abord essayer de convaincre læ monarche de la Karhaïde avant de se confronter à l’état policier d’Orgoreyn. De part sa situation d’ambassadeur alien, Genly est le personnage principal idéal pour nous faire découvrir Géthen et ses habitant·e·s. En tant qu’homme cis hétérosexuel, Genly a beaucoup de mal au début du roman avec la biologie des Géthéniens et utilise systématiquement des pronoms féminins ou masculins quand il réfléchit dans sa langue maternelle (au lieu de pronoms neutres !). Il est dérouté par ces sociétés où le genre n’est pas un facteur structurel, ce qui lui pose de nombreux problèmes dans ses rapports sociaux. Cependant, Genly va évoluer au fil des pages et sa vision ne sera pas la même à la fin du roman…
Lorsqu’on rencontre un Géthénien, il est impossible et déplacé de faire ce qui paraît normal dans une société bisexuelle : lui attribuer le rôle d’un Homme ou d’une Femme, et conformer à cette idée que vous vous en faites le rôle que vous jouez à son égard,d’après ce que vous savez des interactions habituelles ou possibles de personnes du même sexe ou de sexe opposé. Il n’y a ici aucune place pour nos schémas courants de relations sociosexuelles. C’est donc un jeu qu’ils ne savent pas jouer. Ils ne voient en leurs semblables ni des hommes ni des femmes. Et c’est là quelque chose qui nous est presque impossible d’imaginer. Quelle est la première question que nous posons sur un nouveau-né ?

-
Extrait de La Main gauche de la nuit : notes et observations de Genly Aï, envoyé de l’Ekumen à propos des habitants de Géthen.
Les Dépossédés 

Dans Les Dépossédés deux mondes se font face : la planète verdoyante Urras où le capitalisme fait rage et est source d’importantes inégalités, et son opposé, la lune aride Anarres où la société est fondée sur des principes anarcho-communistes. Anarres a été donnée il y a deux cents ans à des révolutionnaires anarchistes pour couper court à la rébellion (menée par Odo, une femme !) des classes ouvrières sur Urras, avec comme garantie qu’Anarres reste isolée d’Urras et soit entièrement gérée par les dissident·e·s. Ces deux mondes que tout oppose sont peuplés de Cétiens, une espèce extraterrestre qui a la particularité d’être très velue. 

Les Dépossédés retrace l’histoire de l’invention de l’ansible, un appareil essentiel à l’Ekumen car il permet une communication instantanée avec n’importe quel point de l’espace. Le personnage principal du roman Shevek, est un brillant physicien anarresti qui cherche à développer une nouvelle théorie de physique temporelle qui unifie les théories simultanéistes et séquentielles (le roman ne parle pas de physique quantique ou de relativité car les personnages sont des Cétiens et n’ont pas les mêmes théories de sciences physiques que nous). Sur Anarres, Shevek se retrouve dans une impasse et décide de partir en exil sur Urras pour échanger avec les physiciens urrastis et finir sa théorie. 

Le livre alterne entre le présent où Shevek est sur Urras et le passé où Shevek est sur Anarres (de son enfance jusqu’au moment où il prend la décision de partir). Ce procédé permet aux lecteurices de découvrir la société égalitaire d’Anarres mais aussi d’avoir la vision d’une société capitaliste à travers les yeux de Shevek (et donc, un retour critique sur notre propre monde). Sur Anarres, il n’y a pas de propriété privée, les logements sont communautaires, des objets sont disponibles dans un entrepôt public, les repas sont préparés dans des réfectoires communautaires… Le mariage n’existe plus, le couple hétérosexuel n’est pas le fondement de la société, les enfants sont élevés ensemble… Même le langage est modifié : l’usage du possessif est fortement découragé. Anarres est une lune aride où les conditions de vie sont très difficiles mais où la société est nettement plus égalitaire que sur Urras (en particulier vis-à-vis de la place des femmes !), mais le système n’est pas parfait et la société d’Anarres a elle aussi ses défauts (Ursula Le Guin elle-même qualifie Les Dépossédés « d’utopie ambiguë »)… 

— N’y a-t-il vraiment aucune distinction entre le travail des hommes et celui des femmes ?
— Eh bien, non, ce serait une base très catégorique pour la division du travail, ne trouvez-vous pas ? Une personne choisit son travail en fonction de son intérêt, de son talent, de sa force… qu’est ce que le sexe vient faire là dedans ?
— Les hommes sont plus forts, physiquement, affirma le docteur avec une assurance professionnelle.
— Oui, souvent, et plus grands, mais qu’est-ce que cela peut faire quand nous avons des machines ? Et même quand nous n’avons pas de machines, quand nous devons creuser avec une pelle ou porter quelque chose sur le dos, les hommes travaillent peut-être plus vite – les plus forts – mais les femmes travaillent plus longtemps… J’ai souvent souhaité être aussi résistant qu’une femme. Kimoe le dévisagea, si choqué qu’il en oubliait les convenances.
— Mais la perte de… de tout ce qui est féminin… de la délicatesse… et la perte de la dignité masculine… Vous ne pouvez certainement pas prétendre que, dans votre travail, les femmes sont vos égales ? En physique, en mathématiques, ce qui concerne l’intellect ? Vous ne pouvez pas prétendre vous abaisser constamment à leur niveau ?

- Extrait de Les Dépossédés : échange entre le docteur Kimoe, un Urrasti, et Shevek, dans la navette spatiale qui l'amènera sur Urras (on apprendra par la suite que Shevek a été formé aux sciences physiques par une femme).
Le Nom du monde est forêt 


Le Nom du monde est forêt est un court roman se déroulant sur la planète Athshe au tout début de la mise en place de l’Ekumen. Athshe est une planète luxuriante, recouverte de denses forêts et d’eau où vivent des petits hominidés à la fourrure verte, les Athshéens. Athshe est une planète frontière de la Terre (elle est située à 27 années-lumières de celle-ci) et les Terriens y ont établi une colonie afin d’exploiter les forêts, le bois étant devenu un matériau rare sur Terre. Les Terriens considèrent Athshe (qu’iels ont renommé « Nouvelle Tahiti ») comme une planète-ressource dont les forêts et les habitant·e·s peuvent être exploité·e·s. 

Les points de vue alternent entre ceux des oppresseureuses (les colons terriens) et ceux des opprimé·e·s (les Athshéens). Deux personnages s’opposent : Don Davidson, un militaire terrien qui représente l’idéologie raciste et sexiste, et Selver, un Athshéen qui est la figure de l’opprimé se révoltant pour le bien des siens mais aussi de la planète. Au fur et à mesure qu’Athshe se déboise, l’inconscient collectif des Athshéens se charge d’un potentiel réactif qui n’attend qu’une occasion pour éclater… 

Le Nom du monde est forêt a très probablement inspiré James Cameron pour son film Avatar (en enlevant les messages militants et les réflexions du livre).
Cette planète, la Nouvelle Tahiti, était littéralement faite pour les hommes. Une fois nettoyée, bien ratissée, une fois les forêts sombres rasées pour laisser place à des grands champs de céréales, une fois balayée les ténèbres primitives, la sauvagerie et l’ignorance, ce serait un paradis, un véritable Eden. Un monde bien plus agréable que cette vieille Terre toute usée. Et ce serait son monde. Car Don Davidson était cela, tout au fond de lui-même : un dompteur de monde.

- Extrait de Le Nom du monde est forêt : pensées de Don Davidson, militaire Terrien, en charge d’une des villes-scieries installée par les colons sur Athshe.
---------------------------------------------------

Laissez-vous tenter par Le Cycle de l’Ekumen d’Ursula Le Guin, tout d’abord parce que vous voyagerez sur une planète différente peuplée d’extraterrestres à chaque fois mais surtout parce que ces voyages vous feront réfléchir ! Parmi les sept romans du cycle, La Main gauche de la nuit interroge sur les questions de genre et développe une société où le patriarcat n’existe pas ; Les Dépossédés traite des questions de classes sociales, du sexisme et de façon plus générale, de ce qui rend une société plus égalitaire ; et Le Nom du monde est forêt a comme thématique principale la colonisation et le racisme. Autant de questions qui sont le reflet de notre propre monde et de nos sociétés.
L’écrivain qui utilise les antiques archétypes des mythes et des légendes, ou ceux, plus récents, de la science et de la technologie, dit peut être quelque chose de tout aussi pertinent qu’un sociologue (et il le dit beaucoup plus directement) sur la vie humaine telle qu’elle est vécue, telle qu’elle pourrait être vécue, telle qu’elle devrait être vécue. Après tout, comme nous l’ont affirmé les plus grands scientifiques, et comme le savent tous les enfants, l’imagination permet mieux que tout de percevoir, de compatir et d’espérer.

– Ursula Le Guin dans Le Langage de la nuit, essais sur la science-fiction et la fantasy.